Casino, Emeria, Atos : depuis le début de l’année 2026, les dossiers de restructuration se sont enchaînés dans des secteurs très différents, du retail aux services immobiliers en passant par la tech. Le marché français des fusions-acquisitions est en train de basculer du deal de croissance vers le distressed M&A, et ces dossiers si différents en sont la preuve la plus visible.
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Un marché qui change de nature, pas seulement de volume
Le M&A 2026 ne ressemble pas à celui des années précédentes. Les analystes de marché anticipent, sur l’année, un volume de cessions stratégiques nettement supérieur aux moyennes historiques, porté notamment par des groupes qui se délestent d’activités entières plutôt que de procéder à des acquisitions de croissance. Ce mouvement s’explique par la conjonction de deux phénomènes. Des bilans hérités d’opérations à effet de levier passées deviennent intenables avec des taux restés élevés plus longtemps que prévu. Le capital s’est aussi raréfié depuis la sortie de la période Covid, rendant le refinancement classique plus difficile à obtenir.
Le résultat est une bascule progressive, observent les praticiens du secteur : on ne restructure plus seulement des bilans devenus trop lourds, mais de plus en plus des comptes d’exploitation qui ne tiennent plus, avec des procédures qui se judiciarisent et s’accélèrent. Le retail et le textile concentrent une bonne partie de cette vague, dans la continuité de dossiers déjà connus comme Vivarte, Camaieu ou Sequana, mais le mouvement touche désormais des secteurs qui semblaient plus à l’abri, comme les services aux particuliers ou la tech de services.
Casino : une deuxième séquence de restructuration en trois ans
Le dossier Casino illustre bien cette mécanique par étapes. Après une première restructuration financière bouclée en 2023-2024, marquée par la cession ou la fermeture de l’ensemble du réseau Casino et Géant en France, le groupe est reparti en 2026 sur un nouveau chantier, celui de sa dette et de son contrôle capitalistique.
Début juillet 2026, Casino a reçu deux propositions concurrentes de restructuration financière : l’une portée par ses créanciers Term Loan B, l’autre par son actionnaire de référence, France Retail Holdings (FRH). Le 10 juillet, le conseil d’administration a validé la proposition portée par FRH. Cette validation n’est toutefois qu’une étape : le plan doit encore être soumis au vote des classes de parties affectées, puis passer devant le tribunal des activités économiques de Paris, avant une finalisation espérée d’ici la fin du second semestre. En parallèle, le groupe a obtenu un accord de principe de ses banques sur un nouveau dispositif de financement, articulé autour d’un crédit renouvelable de 601 millions d’euros et du maintien de 740 millions de financements opérationnels.
Ce que ce dossier montre, au-delà du cas Casino lui-même, c’est la manière dont une restructuration peut se rejouer par vagues successives : une première séquence traite l’exploitation (fermetures, cessions de points de vente), une seconde traite la structure financière et le capital. Deux logiques et deux calendriers différents, mais souvent le même groupe et les mêmes conseils juridiques mobilisés dans la durée.
Emeria : quand le distressed M&A touche les groupes construits par croissance externe
Le cas Emeria, groupe de services immobiliers né en grande partie de la consolidation de Foncia et d’acquisitions successives, offre un contre-exemple utile : ici, pas de réseau de magasins à fermer, mais une dette de 3,5 milliards d’euros héritée d’une stratégie de croissance externe agressive, portée par le fonds Partners Group aux côtés de l’investisseur minoritaire TA Associates.
Face à une performance opérationnelle qui s’est de nouveau dégradée début 2026, plus de 90 % des créanciers d’Emeria se sont regroupés dans un accord de coopération pour peser collectivement dans les discussions avec l’actionnaire. Partners Group et TA Associates travaillent de leur côté sur une injection de capital de l’ordre de 200 millions d’euros pour stabiliser le groupe, dans un contexte où l’agence Fitch a dégradé sa notation. C’est une configuration différente de celle de Casino, mais tout aussi révélatrice : elle touche autant les entreprises plombées par leur exploitation que celles alourdies par une accumulation d’opérations de croissance externe, chacune ayant nécessité en son temps son propre jeu de formalités (apports, cessions de titres, garanties).
Le tribunal des activités économiques, nouvel arbitre de ces dossiers
Le point commun de ces dossiers, au-delà des chiffres, est la multiplication des opérations juridiques distinctes au sein d’une même restructuration : cession d’actifs ou de filiales, conversion de dette en capital au profit des créanciers, apports partiels d’actifs entre entités d’un même groupe, parfois transmission universelle de patrimoine pour simplifier une structure devenue trop complexe une fois la restructuration financière actée. Chacune de ces étapes obéit à son propre formalisme, ses propres délais d’opposition des créanciers, ses propres publications légales, et s’articule rarement de façon strictement séquentielle : plusieurs opérations sont souvent menées de front, sur des filiales différentes, avec des calendriers qui se chevauchent.
Une conversion de dette en capital suppose une augmentation de capital et donc une modification statutaire, publiée et déposée au greffe. Un apport partiel d’actifs déclenche ses propres formalités de publicité et un délai d’opposition des créanciers de 30 jours. Une transmission universelle de patrimoine implique la même logique d’opposition, sur un calendrier distinct. Pour les directions juridiques et les cabinets qui pilotent ces dossiers, l’enjeu n’est plus la technique de chaque acte isolé, mais la synchronisation de formalités qui obéissent chacune à leur propre horloge; sans qu’un retard de dépôt ou de publication sur l’une ne vienne bloquer le calendrier global de la restructuration.
Des opérations qui s'enchaînent et s'imbriquent
Ces restructurations s’inscrivent dans un paysage judiciaire qui a lui-même évolué récemment. Depuis le 1er janvier 2025 et jusqu’à fin 2028, douze tribunaux de commerce, dont celui de Paris, ont été transformés à titre expérimental en tribunaux des activités économiques (TAE). Leur compétence s’étend désormais, pour les procédures amiables et collectives, aux sociétés civiles, aux professions libérales, aux agriculteurs et aux associations, en plus des sociétés commerciales. L’objectif affiché est double : un traitement accéléré des dossiers simples et une prise en charge spécialisée des restructurations les plus complexes. C’est précisément devant le TAE de Paris que doit désormais être examiné le plan de restructuration de Casino, ce qui en fait l’un des premiers grands tests de cette réforme pour un dossier de cette ampleur.
Sources : Boursorama, « Casino dévoile les contours de sa restructuration », 6 juillet 2026 ; DAF Mag, sur le renforcement de la restructuration financière de Casino d’ici 2026 ; Infonet, sur la restructuration Casino/France Retail Holdings ; Swissinfo et Private Equity Wire, sur l’injection de capital envisagée par Partners Group dans Emeria ; 9fin, sur l’accord de coopération des créanciers d’Emeria ; Justice.fr et ministère de la Justice, sur le lancement de l’expérimentation du tribunal des activités économiques ; Decideurs Corporate Finance, sur les tendances du distressed M&A en France en 2026.